L’évanescence, la forme qui fuit, celle qui nous glisse entre les doigts comme le temps d’une rose. Pour la saisir il faut ralentir, observer le mouvement de lenteur que nous offre une fleur comme on lance une bouée à l’attention qui se noie. En peinture, on ne sait souvent pas ce qu’on cherche jusqu’à temps qu’on le trouve. Ou, du moins, on a un soupçon d’idée sur le quoi, mais c’est le comment qui demeure à découvrir et à redécouvrir. Le mystère de la matière, comment lui faire dire l’essentiel en laissant place à l’imaginaire.

Cette histoire avec la fleur, ou plutôt cette aventure, a débuté par un bouquet livré à ma porte en début de pandémie lorsque je vivais le deuil de la mort de mon papa. Ce geste inattendu m’a touchée profondément. Sa beauté, sous toutes ses formes. Un gros câlin de beauté. La fleur est devenue pour moi la preuve indéniable que l’émotion esthétique fait du bien à l’être humain. Je l’ai donc dessinée, sous tous les angles possibles. Le dessin aussi fait du bien. J’ai continué à dessiner, à observer, à presqu’obséder sur cette expression de beauté. Un bouquet, et puis un autre. La pratique est devenue une méditation quotidienne, salvatrice.

Et puis l’envie de peindre. Et puis le blocage du peintre. Et puis les grands questionnements existentiels (les artistes ici se reconnaitront)

Et puis le grand relâchement… et la foi en ce processus chaotique qu’on appelle la création.

Je voulais peindre la fleur, mais pas la fleur. Je voulais saisir son passage. Je voulais capter sa vibration chromatique, sa douceur et sa fragilité. Sa vie brève et son éternelle beauté. Il m’a fallu chercher, essayer une forme et puis une autre, il m’a fallu tout effacer, tout recommencer. Plusieurs fois.  Il m’a fallu réapprendre. Il m’a fallu renaître. Il m’a fallu ralentir et respirer et ralentir et respirer. Ainsi la simplicité, ainsi la fluidité, ainsi la transparence dévoilée.

Je vous présente ce travail mais il n’est pas terminé. Car la fleur est un prétexte. Au fond, c’est le temps qu’on voudrait arrêter.

On ne peut que ralentir

Voilà la démarche.

S’arrêter et observer.

Ce n’est pas le temps qui passe, c’est nous qui le traversons. Dit-on.

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Caroline Archambault, artiste plasticienne oscille entre ciel et terre à travers ses explorations picturales dès le début de sa carrière. Du minerai au brouillard imprécis, de la mouvance de la montagne sur la totalité du néant, du chaos paisible de l’eau, elle est profondément touchée par l’essence de l’impermanence.

À la suite de la réception d’un bouquet de fleurs colorés, délicatement remis en signe de compassion, son regard s’enracine sur la promesse insaisissable du temporel sur cette vie florale. Un processus majeur concernant l’univers botanique et sa perpétuelle transition débute alors. C’est un cheminement composé de fragilité, de fluidité et de connexion. Un tracé qui insuffle et laisse émouvoir l’unicité.

À travers milles échos de froissements de pétales débute ce dialogue entre la créatrice et l’évanescence. Capter l’instant éphémère de cette fleur qui se déploie, entièrement, totalement, aléatoirement avec l’imminence imprécise de sa disparition graduelle, son incertaine finalité. Celle qui transcende notre humanité par sa métamorphose pleine de gratitude. Guidée par la vivacité du momentané, la musique du trait de pinceau sur la matière, l’obnubilation des formes informes l’une à la rencontre de l’autre, l’artiste entreprend une recherche exhaustive de la chromatique de la couleur, de la superposition bouleversante et sensible du geste, du silence de la ligne verticale, de l’éclosion d’un souffle fluide, du vide rempli d’espace jusqu’à atteindre la sincère saisie du moment, cette fugitive brièveté qui habite l’âme et honore la douceur de la fuite du temps.

Par ces fragments floraux tendrement émergés, soyons présents à cette expérience contemplative et poétique face à tant d’immuable beauté.

Sonia Morin

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